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Monday, November 24, 2014

Le dimanche à Koumi, c’est le jour du mariage !

Ca y’est ! C’est décidé ! Yves et moi nous marions, contre toute attente !

Maintenant, c’est parti pour les protocoles ! 


Tout d’abord, nous devons informer toute la famille de notre intention de nous marier. Cela a pris plus d’un mois. Puis, après cela, nous passons à l’organisation pratique. 
Notre coach préparatifs à l'ATB
Mon futur mari est issu de l’ethnie Bobo (les Bobos sont originaires de Bobo et ses alentours (d’où le nom de la ville de Bobo-Dioulasso), mais pas du côté « dioula » c’est-à-dire « dioulasso ». 
Il est originaire plus exactement de Koumi, un petit village classé patrimoine de l’Unesco, à une quinzaine de kilomètres de Bobo. Dans leur culture, la femme ne participe pas à l’organisation de la cérémonie. C’est au mari et à sa famille de le faire. Dans mon cas, cela m’arrange plutôt, vu le travail que j’ai ces derniers temps. J 
Yves, quant à lui, se retrouve au beau milieu des préparatifs sans savoir ce qui lui arrive.
Nous avons de la chance, l’aîné de sa famille, Cyril, est quelqu’un de très bien et il est, fort heureusement, présent à Bobo, où devrait se dérouler la cérémonie. Du début à la fin, de notre première rencontre au mariage, il nous a épaulés et conseillés à chaque fois que nous avions une question ou un souci.

A Ouaga, Yves a deux sœurs, Mimi et Dési. Elles aussi se sont investies dans les préparatifs, même si à distance ce n’est pas facile.
Notre rôle a été, tout d’abord, de comprendre ce qui nous attendait. Puis, nous avons choisi une date. Enfin, nous avons fait coudre nos habits de mariage (en basin blanc), et nous avons envoyé de l’argent pour participer aux frais d’organisation. Pour ma part, j’ai aussi dû choisir une « famille de substitution » afin de représenter mes parents lors de la cérémonie (Line, amie et collègue mariée depuis 10 ans à un burkinabé mossi, et Aude, une autre amie prête à se faire respecter au village). Le reste, un grand mystère… Jusqu’au jour J.

Le plus difficile, selon moi, est de se comprendre, dans le couple, lorsque les traditions et la culture entrent en compte. Certaines choses sont totalement abstraites pour moi, et culturellement je pose des questions, qui pour lui, culturellement aussi, ne se doivent pas d’être posées. C’est aussi un moment extrêmement difficile pour le marié, car il a un poids familial extrêmement fort sur les épaules, combiné au poids de tout jeune marié qui est celui de la responsabilité qu’un mariage peut impliquer dans une vie. Ce furent des moments intenses de sentiments, d’amour, mais aussi de frustrations partagées par nous deux, de doutes et de câlins. Un joli méli-mélo pour le cœur ! Mais c’est aussi le moyen de savoir, d’être sûrs que oui, c’est bien le bon ou la bonne, c’est bien ce que je veux pour la vie.

Ici, le mariage traditionnel, qui n’est pas « légalisé par la loi », est aussi important que le mariage civil l’est pour nous, dans notre culture. Au village, même si nous ne sommes pas mariés religieusement ou civilement, nous sommes mariés et répondons des droits et devoirs d’un couple marié.

Enterrement de vie de jeune fille
C’est un mariage traditionnel animiste, donc lié aux croyances Bobo ancestrales et relié à de nombreux secrets enfouis au village ainsi qu’aux ancêtres et aux fétiches. C’est donc, aussi, très protocolaire, afin de respecter les ancêtres et les fétiches du village, sans les offenser d’aucune manière, auquel cas, notre mariage ne serait pas reconnu par le chef du village et toute la communauté. 
La pression pesant sur les épaules de mon futur époux est donc plus qu’importante.

Avant de partir, j'ai même droit à un "enterrement de vie de jeune fille" organisé par mes deux mamans d'adoption, à l'africaine: on mange du poulet à l'ail et des frites au stade municipal et on me donne des gages applicables localement: demande 10 conseils aux personnes alentours pour être une bonne épouse, etc. Un très bon moment! :D

Ca y’est ! Le grand jour approche ! Nous sommes allés, mes belles-sœurs, Yves et Amélie et Julie (deux amies venues de la France juste au bon moment !), chez le couturier pour commander nos habits. Après un choix difficile, nous finissons par nous entendre, et je viens chercher les habits la veille de partir. 
Aïe ! Catastrophe ! J’ai demandé du orange et bleu, et voilà que le couturier a mis du doré … Ici, les artisans prennent chaque fois des libertés. Pas facile ensuite de leur expliquer qu'ils ont fait ... n'importe quoi! :D
Pour nous, comme c’est le mariage, il se remet au travail pour corriger ça toute la nuit durant, afin que cela soit prêt le jour du départ. Ouf ! C’est bon ! Le travail est rattrapé !
Longue attente avant de prendre le bus

Nous partons pour Bobo avec une nouvelle compagnie de bus qui vient d’ouvrir dans notre quartier et qui relie Bobo rapidement et sans encombre. Notre seul problème est que c'est le début des hostilités contre le gouvernement actuel, et que, pour cela, les manifestants coupent l'axe reliant Ouaga à Bobo, seule voie possible entre les deux villes. Nous devions partir à 7h et nous devrons attendre, coincés, 10h pour quitter enfin la ville.

Je ne me plains absolument pas de cette situation, car le peuple est en droit de se faire entendre. Le vent du changement se fait pressentir,  attendons de voir ce que l'avenir proche nous réserve...

Arrivés à Bobo, nous nous rendons en grande famille (c'est comme ca qu'on appelle la cour familiale). Nous sommes accueillis par la famille presque au grand complet: tous les frères et leurs femmes, le papa et la maman. Seules les deux soeurs de Ouaga manquent à l'appel, car elles prendront le bus de Ouaga demain.
Le thé en grande famille
La journée du lendemain, après une bonne nuit de sommeil dans la fraîcheur bobolaise, s'écoule tranquillement, nous laissant le temps de faire le tour de la famille et des proches en respectant le "protocole d'arrivée".

C'est une longue soirée qui nous attend: on boit tout d'abord le thé avec les voisins et les frères sous le hangar devant la maison, autour d'un grand plat de riz gras que nous a cuisiné Nicole, la femme de l'un de ses frères. Amélie et Julie nous rejoignent pour finir en boîte et fêter notre dernière soirée avant d'être liés pour la vie.

Nous finissons les hostilités à 3h du matin. Après avoir évité les masques blancs de la nuit, tenus par des chaînes et errant dans le centre de Bobo, qui sortent rarement mais frappent tous ceux qui les croisent, nous rentrons enfin à la maison...
La Guinguette, Line Gaétan et David

Pas de chance! Une réunion de famille s'est improvisée au salon entre la maman et Mimi, arrivée de Ouaga. Nous nous retrouvons donc impliqués dans les discussions le cerveau en vrac. C'est très amusant de voir Yves, les yeux à moitié fermés, en train de tenter de défendre son opinion entre sommeil et relents de Brakina. :D

Enfin, nous pouvons aller nous coucher ... séparément! La dernière nuit se fera en chambres séparées!

Debout! C'est aujourd'hui que ça se passe! Nous devons être sur place à 15h. Cela nous laisse le temps ... d'aller à la Guinguette! C'est un maquis installé le long de la rivière à 10km environ de Bobo. On peut y boire un coup sous les arbres et se baigner dans la rivière. Parfait! En route voyageurs!

Après une discussion intense avec le chauffeur d'un mini-bus et son patron désagréable qui devaient assurer le trajet jusqu'à la Guinguette et Koumi, nous décidons de nous débrouiller avec nos propres moyens: on fera un aller-retour avec la mercedes prêtée par un des beaux-frères de Yves.
Coiffure à la fourchette made in Line

Super après-midi passée en compagnie de ma "famille" locale venue m'accompagner et me défendre pour le mariage: Line et ses trois enfants, Aude et Nico, Mien et Armel, Amélie et Julie et nous, jeunes mariés. Toute la troupe profite de la baignade, d'un verre et d'un bon riz soumbala à l'ombre avant de démarrer les hostilités.

C’est le moment idéal pour que Line me coiffe pour que personne n’ait à le faire au village, on ne sait jamais ! A vos cuillères ! C’est avec la cuillère du riz soumbala que nous venons d’engloutir qu’elle me fait des tresses … africaines comme on les appelle ! ;) Et le résultat est surprenant : magnifique, juste assez simple et compliqué pour être coiffée sans excès.

Après avoir profité de l’eau et avoir ri tous ensemble, c’est l’heure ! 
L’aîné de Yves vient nous chercher avec sa voiture, ce qui nous permettra de ne pas faire deux aller-retours. Vraiment, c’est une crème ! Le soleil est au zénith malgré les 15h bien tapées. Nous grimpons, rafraîchis, dans les voitures après avoir rempli le coffre de nos affaires. Dans le calme et la bonne humeur, musique sur le poste de la voiture, nous roulons gaiement en direction de Kokoroé où habite l’un des grands-pères de Yves : Tonton Ernest. 
La poussière se lève sur notre passage, le vent souffle tranquillement sur nos serviette humides étendus aux fenêtres et sur les sièges.
La belle-famille et Tonton Ernest

Tonton Ernest nous attend, de bleu vêtu, dans une chaise de tissu, au pied du mur de sa maison, sous un manguier.
Des bancs sont amenés par les villageois, tous heureux de nous accueillir, en file indienne dans les grandes herbes.

Nous nous asseyons en cercle autour d’Ernest qui fait apporter le dolo, ou tiapalo (bière locale) et les calebasses pour nous faire boire en signe de bienvenu. Il parle dans un français parfait et érudit et me fait approcher.
Il est très heureux de faire ma connaissance et celle de ma « famille ».
Il se met alors à nous chanter une chanson en Bobo, adressée aux deux mariés : « Abou (surnom de Yves en famille) m’a dit que c’est elle, il a trouvé celle qu’il voulait et est venu me la présenter. Tous mes vœux de bonheur (…) ».
Les villageois tapent dans les mains et sur les objets qui les entourent et Yves se met à danser avec une des vieilles du village en riant. 

L’ambiance est très bonne. Une assiette pleine de « chitoumou » cuisinés à la façon Bobo fait le tour des invités et des villageois : ce sont des chenilles tachetées de noir et blanc qui sont cuites dans le soumbala et présentées en soupe. 
Yves danse chez Ernest
Je m’aventure à en manger et … c’est bon ! Un petit goût de noisette mélangé au soumbala et c’est plutôt craquant. Tout le monde ne s’y essayera pas ! :D
Tonton Ernest

Après avoir reçu les bénédictions d’Ernest que j’adore déjà, nous remontons en voiture, et après un demi-tour difficile dans les ruelles du village, nous repartons à travers la brousse, cette fois-ci en direction de Koumi, le village familial, qui se trouve à seulement quelques kilomètres de là.

L’arrivée fut fracassante ! Les femmes du village attendent déjà la mariée, et, même si elles ont tout d’abord du mal à me désigner, elles finissent par me trouver et commencent les cris et les chants. Elles m’accompagnent jusque dans la chambre qui nous est réservée. 
Yves est écarté et n’a pas le droit de me suivre. Je suis un peu perdue, d’autant que je ne comprends rien au Bobo. 
Dans la chambre m’attend la maman de Yves qui me rassure tranquillement en me disant « ne t’inquiète pas, nous sommes là. ». C’est ce que font aussi Line et Aude qui viennent s’asseoir près de moi sur le lit en me disant qu’elles ne me quitteront pas.

Arrivée au village
Finalement, les femmes finissent par nous laisser nous poser quelques minutes, et on nous assoit ensuite à l’extérieur sur la terrasse couverte de la maison où sont déjà disposées pas mal de chaises pour l’événement. Les sœurs et belles-sœurs de Yves sont en train de préparer le riz et le tô pour le soir. 

Après quelques instants, nous demandons la permission d’aller nous promener un peu. Accordé !

Nous commençons à nous enfoncer dans le village, en suivant le son d’une musique au loin, tous un peu hagards. Nous apercevons une maison, et ma belle-mère arrive en courant derrière nous. 
Arrivée dans la chambre
Attendez !! Vous n’avez pas le droit de vous promener dans le village sans qu’un membre du village ne précède vos pas ! Elle me présente alors ma « protocole », comme je la surnomme, qui va me précéder durant deux jours et m’accompagner tout le long de la procession. Ouf ! Nous avons évité le pire ! 
Après avoir salué les gens de la cour, nous apercevons, un peu plus loin, assis sous un arbre, le père de Yves et deux autres anciens du village (très bien habillés !). Nous nous approchons et mon beau-père (Albert), me fait approcher et asseoir entre lui et l’un des notables du village qui nous raconte en détails l’histoire du village par rapport au mariage :

A droite, Albert, à gauche l'Instituteur
Depuis toujours, lorsqu’un homme du village marie une femme étrangère, c’est-à-dire n’appartenant pas au village, une cérémonie de « bienvenue » est faite en son honneur pour la remercier de venir grandir le nombre d’habitants. L’homme ayant « enlevé » (on appelle ce type de mariage la …….) la femme dans son village, il doit la présenter à tout le village par une procession dans les rues et en l’introduisant dans chaque foyer.
Les différents chefs doivent ensuite donner leur accord ou non pour cette union. C’est ce qu’il va se passer pour moi.

La maman de Josseline, ma protocole, qui me remet le foulard
Après que l’on nous ait donné la route (les anciens donnent le droit aux plus jeunes de continuer leur route, c’est toujours comme ça dans le pays) et que ma protocole m’ait habillé dans le même pagne qu’elle (« Jésus est ressuscité » … Tout à fait moi ! :D), nous continuons vers la musique qui provient d’un autre mariage que nous nous devons d’aller saluer.

C’est une marée humaine qu’il y a là-bas ! Nous avons dû serrer au moins 100 mains si ce n’est plus (heureusement qu’Ebola n’est pas ici !).

Le papa du marié nous a remis de l’argent en guise de bénédiction, j’ai salué les deux mariés, et la maman de ma protocole m’a couvert la tête avec un foulard que je garderai durant toute la soirée, en signe de bénédiction.

Nous sommes ensuite allés rendre visite, toujours de plus en plus suivis, à une griotte du village. Cette femme est incroyable ! Du moment où nous sommes allés chez elle jusqu’au lendemain matin, elle ne s’arrêtera pas de chanter ni de danser.

L’instituteur à la retraite nous ayant présenté le mariage au village nous a rejoint et nous avons fait, cette fois, le tour du village animiste (la maison construite par mon beau-père est dans la partie catholique), avec toutes les explications de chaque lieu important.

Je suis présentée au chef du village et à ses deux femmes dans leur maison, puis au chef de l’environnement (des terres).
Nous retournons ensuite en direction de la maison, la nuit commençant à tomber. 

Quelle marche ! Nous sommes épuisés, mais cela ne fait que commencer ! 

Une fois à la maison, on nous sert du riz gras (nous sommes regroupés, ma famille, et la famille de Yves ne mange pas avec nous), pendant que nous enchaînons les passages à la douche dans la maison.
Même pas le temps de manger pour Yves (qui peut manger avec nous) et moi, car nous passons notre temps à nous lever pour saluer. 
Je n’arrive plus à compter le nombre de mains serrées et le nombre de bénédictions reçues ! J Ni même tous les noms et les liens de parenté !

Après m’être changée pour porter l’habit que m’avait offert l’aîné de Yves pour l’occasion, nous nous sommes assis côtes à côtes et tout le reste des convives se sont assis à nos côtés en formant un cercle. 
A ma droite, mes amis, puis beaux-frères et belles-sœurs et à ma gauche Yves, puis ses parents et oncles. En face, des gens du village. 
Devant la maison du chef
Au centre, les griots sont arrivés et se sont mis à jouer, accompagnés des danseurs griots portant des bracelets de métal aux pieds, sautant et trottinant au son des tamtams, dgembés et longas (petits tamtams qu’on met sous le bras et qu’on tape avec une baguette en forme de crochet). Takatakatak ! Cling cling ! Takatakatak ! Cling cling

Les danseurs forment un cercle face à nous, et les invités commencent à y entrer.
Le cercle devient grand, et tout le monde, y compris nous, dansons les uns derrière les autres au rythme de cette musique envoûtante. A un moment, on nous amène à manger (il est déjà minuit), et on me dit qu’il faut que je suive ma protocole. Je n’arrive pas à manger. 
On m’emmène, accompagnée de Line, dans une dépendance de la maison, de l’autre côté de la fête. 

Perdue
A l’intérieur, quatre vieilles femmes parlant Bobo m’habillent avec des pagnes en coton et lignes vertes et bleues choisies pour moi par le chef du village. Toute ma vie de couple, ce seront les pagnes que je porterai lors des fêtes et rencontres au village. En plus de m’habiller, on me couvre complètement la tête avec un pagne identique. 

Je ne vois plus rien, j’entends simplement les instruments qui tapent et le bruit des pas de danse des griots. On me fait alors sortir et la musique s’accélère. 

Je tiens fermement la main de ma protocole qui essaie tant bien que mal de m’indiquer l’endroit où je dois poser les pieds.
J’ai chaud là-dessous, mais je ne eux rien dire. Je suis là, seule avec moi-même, sous ce pagne, imaginant ce qu’il se passe autour, en sueur. 

J’ai le ventre noué, heureusement, Line me pose une main chaleureuse sur l’épaule et me glisse à l’oreille « ne t’inquiète pas, je suis derrière, je ne te lâche pas d’une semelle ! ». Je me sens rassurée et me détends un peu. 
Bénédictions
Au bout d’un certain temps, on m’assoit sur une chaise au centre (je pense, puisque je suis toujours couverte) du cercle.
Les musiciens s’arrêtent, puis reprennent, accompagnés cette fois des chants des femmes, qui, j’imagine, entonnent les bénédictions.

Enfin, on ouvre partiellement mon pagne sur la tête, et je peux apercevoir mes amis. Je suis en face d’eux, bel et bien au milieu du cercle.
Les aînés du village me saluent, et, comme depuis le début des festivités, les femmes me bénissent en tournant un foulard au dessus de ma tête plusieurs fois et en répétant des mots incompréhensibles pour moi.
Je réponds seulement « ami, ami, ami, amina ! (amen), ou encore « mba ! mba ! », qui j’imagine sont aussi des remerciements.

Ma protocole est en or, elle parle parfaitement français et m’explique tout ce que je ne comprends pas sans même que j’aie à  poser la question. Elle a aussi beaucoup d’humour et de caractère, ce qui me convient très bien dans ces moments !

Un moment après, on me lève pour me déplacer et me mettre, cette fois, dos à mes amis, face au reste du village et aux danseurs et musiciens. Les chants continuent, entonnés par les femmes et les griots. On m’enlève enfin le pagne recouvrant ma tête et je peux respirer. Cette cérémonie durera toute la nuit, jusqu’au lever du jour. C’est incroyable l’endurance et l’agilité des danseurs mais aussi de la griotte et des vieilles du village qui ne s’arrêteront pas de danser jusqu’au petit jour sans  flancher. Il faut dire que le dolo est un bon carburant ! J

J’ai réussi à veiller, ainsi qu’Yves, jusqu’à 4h 30 du matin, heure à laquelle on nous oblige à aller nous allonger un peu, chacun dans ue chambre séparée. Moi, ce sera avec ma « famille »… 
... Mais pour peu de temps ! 1h de sommeil, et on me réveille : c’est reparti, dépêche-toi ! 
Il faut t’apprêter ! On repart pour le village (animiste), pour la tournée des maisons. Aïe ! 

Bénédictions dans la grande famille animiste
Cette fois, c’est mon habit blanc, en basin brodé, que je sors, avec, par-dessus, les pagnes traditionnels choisis par le chef. 
On me couvre la tête (je vois un peu cette fois), et au moment de sortir de la maison, on me remet un bâton et un panier que je dois placer sur ma tête. Je me retourne, angoissée, vers ma protocole : « je vais devoir porter ce panier jusqu’au village ?? », elle me répond en souriant « ne t’inquiète pas, on va te l’enlever avant. ». 
Ouf ! J’ai eu peur ! Arrivés à l’orée des champs de canne à sucre et de mil, la maman de Yves et ma protocole m’enlèvent le panier, me laissant seulement la canne qui m’aidera, d’ailleurs, à tenir droite sur mes jambes dans les ruelles en pente et escarpées du village. 
C’est parti pour une longue marche, fatigués par la nuit que nous venons de passer, mais poussés par la foule.
Mes « chaisiers », comme je les appelle, courent devant. Ils portent ma chaise et celle de ma protocole et doivent toujours nous précéder dans chacune des maisons des notables dans lesquelles nous allons nous rendre. 
C’est un manège très drôle, ils sont parfois (ou elles), obligés de grimper sur les toits ou de courir dans des ruelles parallèles pour nous passer devant. Pas facile comme rôle !

Ma protocole, toujours à mes côtés et me donnant la main, me guide dans les méandres du village. 
Je ne sais même plus d’où nous venons et où nous allons. 

Petit rhabillage entre deux maisons
Le rituel est à suivre strictement : on salue les femmes devant la porte, on entre, on m’assoit (je n’ai pas le droit de le faire toute seule), puis on me fait les bénédictions en tournant un tissu au-dessus de ma tête pour les femmes et en tournant la main ou la canne pour les hommes. 

Après cela, le notable de la maison s’adresse à moi, ou à ma protocole, qui me traduit ensuite et m’explique ce que je dois répondre « mba ! mba ! ami, ami, ami, amina ». 

Ensuite, pour finir, le notable me remet dans la main droite, en prenant soin de ne pas même effleurer mon bâton, des coris (coquillages en forme de goutte qui servaient autrefois de monnaie d’échange), et des pièces de monnaie. 

Je dois ensuite les remettre dans la main droite de ma protocole qui les glisse dans un petit sac en toile qu’elle conservera pour moi par la suite.

Enfin, on se lève et on enchaîne avec les maisons suivantes : le chef du village, la cheftaine, le chef de l’environnement, le chef de la justice, le chef des griots, le chef des forgerons, le gardien des fétiches, celui des masques, la grande famille Sanou, le chef de la pluie et des récoltes, etc. 

De maison en maison, nous voilà rêveuses
A la fin, ni moi, ni mes amis qui me suivent ne savent ce qui nous arrive. 
Les pieds nous font mal, je transpire abondamment sous mon pagne traditionnel, on est ballottés de maison en maison, encore des mains encore des mains encore des mains qui veulent nous saluer. 
Tout cela, au son des percussions des griots, des danseurs et leurs bracelets et des chants des femmes qui ne se sont pas arrêtés depuis hier.


Les danseurs le matin
Une longue procession suit mes pas et ceux de ma protocole, mais, la tête enfouie sous le pagne et les pensées vagabondes, je ne le sais même pas. Je tente de me souvenir de tout, de respecter chaque geste méticuleusement, de serrer chaque main, et, seule sous cet habit, je pense au chemin parcouru jusque-là, aux liens qui m’unissent à Yves, à ce que cela engendrera dans nos vies. 
C’est étrange, mais malgré le monde, je suis seule...

Chez le chef du village
Ca y’est ! Nous avons atteint la dernière maison ! Maintenant, c’est le retour à la maison familiale, pour ensuite repartir en direction de Bobo et prendre notre bus avant midi, car les mouvements sociaux qui doucement soulèvent le pays commencent à faire rage, et les routes sont bloquées matin et soir. L’appel à la désobéissance civile faite par l’opposition et les représentants de la société civile est pour demain. Il nous faut donc vite rentrer à Ouaga.

Avant de partir on m’explique la valeur de mon bâton : un homme ne peut s’en approcher, le toucher ou l’enjamber, sous peine d’avoir quelques problèmes à … se reproduire ! J 
C’est un bâton que peu de femmes au village ont, mais que l’on me remet car Yves est le gardien des masques et le cadet de la famille. C’est une grande responsabilité. Le bâton est déposé dans un coin de la maison familiale et ne bougera plus tant que je ne le bougerai pas moi-même… Même après 100 ans !

Photo de mariage (la seule où nous sommes 2!)
La fratrie Sanou a été incroyable tout au long de la cérémonie : 
Cyril n’a pas fermé l’œil de la nuit pour que tout se passe bien.

Jean-Paul a été a côté de moi toute la matinée, filmant chacun de mes pas et surveillant chaque geste des villageois.

Amédé n’est lui aussi pas très loin et fait la chasse à quiconque voudrait mettre un nuage noir au-dessus de notre union et de la fête.

Ernest et Albert ont orchestré soigneusement chaque moment, évitant toutes sortes de problèmes, spirituels ou autres, et nous permettant de ne pas avoir un seul souci en tête. 
La maman et les sœurs et belles-sœurs, quant à elles, ont surveillé de loin et ont géré toute la nourriture et les boissons.

Je leur en suis reconnaissante et espère pouvoir leur prouver cela.

Cette expérience a été intense, spirituelle, sociale, et m’a permis de comprendre certains aspects culturels nécessaires à ma vie de couple.

Monday, November 17, 2014

Arrivée à Lomé !

Nous voilà enfin à Lomé !  

Nous avons pu nous reposer, et nous avons ensuite commencé les visites, tout d’abord familiales : les frères et sœurs de John, dans un autre quartier que le sien, mais aussi les lieux importants de la ville.
C’est étrange, il y a vraiment une nette différence entre Lomé et Ouagadougou.

La terre, ici, est grise et noire, et elle est beaucoup plus sableuse. Comme lorsque l’on s’approche de l’eau sur la plage. Et cela colle aux pieds. L’air est beaucoup plus frai et chargé d’humidité. On ne sent pas cette sécheresse dans la gorge comme au Burkina central.

Pour nous rendre en ville, nous avons traversé le campus universitaire. C’est immense ! Les bâtiments se dressent au milieu d’une verdure débordante et contrastent par leur degré reculé d’entretien avec les arbres qui s’élèvent au-dessus des toits.
C’est comme si l’on se promenait à travers champs et que de temps en temps un immeuble bordé de bancs sur lesquels discutent des étudiants apparaissaient. C’est calme et très sauvage et cela fait du bien après le vacarme et la poussière ouagalais.

Nous traversons le centre-ville, passons devant le carrefour de la colombe de la Paix, et nous rendons à Atikoumé pour finir chez sa grande sœur à Ggbonsimé, un quartier populaire doux et calme. Sa grande sœur est un petit bout de femme plein d’énergie. Elle est souriante et entreprenante. Quel dynamisme ! Ca fait plaisir à voir. Elle tient un petit maquis-resto en face de chez elle. Nous sortons une table et des chaises en plastique pour siroter une bière togolaise (la Pils), similaire à la Brakina burkinabè. Il fait bon vivre dans ces moments. Sa fille, âgée de maximum 2 ans nous grimpe sur les genoux et nous montre ses plus beaux sourires.
Ata, le meilleur ami de John, nous rejoint peu de temps après pour partager une autre Pils ensembles.

Nous allons ensuite nous balader dans le quartier avant de rejoindre le quartier pour finir la soirée tranquillement autour d’un bon repas à la maison.
Le soleil tombe et fait rougeoyer la rue qui se transforme en rêve. Du haut de son immeuble, nous sirotons une bière en regardant le monde se coucher. Il est temps d’aller au lit.

Debout ! Me voilà partie pour rencontrer le directeur du Centre Culturel Mytronunya dans le quartier franciscain vers la route nationale numéro 2. John emprunte la moto d’un pote et me dépose devant un portail coloré. A l’intérieur, une large cour, une scène et même un hangar pour s’abriter. C’est le jour des paniers de l’AMAP locale. Des habitants, blancs ou noirs, viennent acheter leurs fruits et légumes en ribambelle. ……….. est un homme simple, marié à une togolaise, qui tente depuis de nombreuses années de développer la culture au travers des activités que le centre propose.
Il est très intéressant, même si je tombe mal et qu’il a beaucoup de choses à faire aujourd’hui. Je suis venue par rapport à mon projet bibliothèque (Koorongo.com), car il a monté une petite bibliothèque dans sa structure. Il me donne de nombreux conseils pratiques qui me seront indispensables pour l’organisation lorsque la bibliothèque ouvrira ses portes (retour des livres, inscription des jeunes, suivi, organisation des livres dans la bibliothèque, etc.). Un petit pas pour l’homme, mais un grand pas pour l’humanité ! ;-) j’ai bien avancé dans ma tête grâce à tous ses conseils.
Après cela, inquiet de me voir reprendre la moto-taxi pour des raisons de sécurité, il décide de me déposer pour que je prenne un « vrai » taxi (une voiture quoi !) pour rejoindre John chez sa sœur.
Bon, il ne faut pas trop se faire languir, non plus ! Le jour suivant, à la plage !!! Difficile de motiver John qui préfèrerait dormir ou somnoler jusqu’à midi à la maison.
C’est magnifique ! Parce que je n’ai pas vu la mer depuis longtemps, certes, mais aussi parce que le spectacle qui s’offre à nos yeux est vraiment beau. Une longue bande de plage qui perd notre regard au loin, au creux d’un virage où l’on aperçoit le port de marchandises. De l’autre côté, impossible de distinguer le bout.

Face à nous, le ciel tombe en se mélangeant au bleu de la mer, et, si l’on plisse un peu les yeux, on aperçoit la silhouette sombre, fantomatique, des navires transportant des centaines de containers en provenance ou en partance d’un autre bout du monde.
En s’approchant du bord, une avancée sur la mer en bois s’effrite, près d’une barque qui sèche sa coque au soleil. « Qu’est-ce que c’est ? » je demande à John. « Les restes de la colonisation… ». « C’est ici que nos ancêtres étaient alignés pour embarquer sur des bateaux en direction de l’Amérique ou de l’Europe. On les conserve pour ne pas oublier leurs souffrances. »

C’est impressionnant, la hauteur, surtout la hauteur. En me hissant sur une des planches qui tient encore le coup, j’ai le vertige. Les vagues qui s’écrasent sous nos pieds, le vacarme que cela fait résonner aux oreilles, l’air qui s’engouffre entre les planches abîmées et qui passent par en bas pour nous rappeler les leçons du lycée sur la gravité. Un vieux est assis au bout de l’embarcadère. Il regarde au loin, la ligne d’horizon. Il n’a pas peur, je me dis, perchée à seulement un mètre du bord. John me propose d’avancer, mais je refuse son offre poliment (hihihihi !).

Après avoir trempé nos pieds dans l’eau au pied de ce morceau d’histoire lourd de souvenirs et pris quelques photos, nous retournons à nos pénates avant d’aller boire un verre en soirée.

Le lendemain, nous avons rendez-vous avec une autre de ses sœurs qui habite dans un autre quartier. C’est le soir, nous partons chacun derrière une moto-taxi… Et voilà que le conducteur, pris d’un élan de confiance en soi, décide de doubler la moto de John, et de foncer dans une direction qui n’a pas l’air d’être la bonne.
Je prends soin de lui expliquer que mis à part le quartier et même le six mètre duquel nous venons, je ne connais pas la ville, donc qu’il ferait mieux de suivre. « Je sais de quel endroit il voulait parler ! Ne t’inquiète pas ! ». Arrivés à « l’endroit », bien sûr, personne ! On attend encore et encore. Je lui répète qu’il aurait dû le suivre, et il commence à perdre patience.
Sans téléphone (pour éviter le vol, j’ai remis mon sac à John), je n’ai qu’une seule solution : remonter sur la moto jusqu’à notre point de départ, pour retrouver l’autre conducteur de moto, pour qu’il m’emmène vers chez John, et dans le cas contraire, que je puisse rentrer à la maison pour l’attendre.

De toutes manières, je ne peux pas payer … C’est dans mon sac ! Nous voilà repartis en sens inverse, avec le conducteur qui continue à pester.
Ouf ! L’autre conducteur est là ! Et attention la branlée verbale qu’il met à son collègue ! Je ne comprends rien, mais la gestuelle est assez explicite ! Il me fait asseoir derrière lui et fonce à l’endroit où il a déposé John.
Lorsque nous atteignons le point de rendez-vous, le visage de John et de sa sœur, tous deux au bord du goudron, se détend. Il souffle un grand coup à ma descente, et discute en mina (la langue locale) avec le chauffeur pour comprendre.

Une fois les esprits calmés, nous payons le gars pour ses deux aller-retours et nous pouvons enfin profiter de la soirée en compagnie de sa famille. Il m’avouera plus tard qu’il commençait à paniquer et qu’il s’imaginait toutes les situations et sa responsabilité. A partir de ce soir-là, il se méfiera de tout le monde et vérifiera tous les conducteurs avant de démarrer.

Avant de repartir vers Ouaga, je profite une dernière fois de la plage, nous marchons le long du rivage sur plusieurs kilomètres et je tente de respirer le plus d’air marin possible pour en profiter plusieurs mois à mon retour.

Le soir, nous allons chez Ata, qui a été là pour moi tout le long de mon séjour, dès que John ne pouvait être présent. Ils ont vraiment été super ! Sa chambre est sur le toit de la maison familiale (en fait, c’est en construction, bientôt ce sera une maison à étage).
La seule lumière est une lumière bleu, qui rend tout irréel. Assis là, nous grignotons des biscuits que sa mère a confectionnés et qu’elle vend dans leur boutique devant la maison en causant de ce voyage et de la beauté de ces rencontres. Après cela, nous allons dans un petit resto du quartier, dans lequel nous partageons une bière et un plat de spaghettis (ils sont meilleurs ici !!).
C’est l’heure des au-revoir pour Ata. Un moment triste mais heureux : nos chemins se sont croisés !

C’est ensuite la lonnnnngue attente pour mon bus TCV (oui, j’ai changé de compagnie après avoir fait scandale à la Rakieta de Lomé pour avoir le remboursement de la moitié de nos tickets… Qu’on a fini par obtenir !).

Nous avons fait tous les maquis possibles, du maquis pour les blancs et sa musique reggae, au maquis moins cher pour finir la nuit sans s’endormir. Enfin, je monte dans le bus à 4h du matin. Au revoir Lomé, au revoir John ! On se reverra, c’est sûr ! Merci pour cet intermède paisible avant de reprendre le travail et retrouver ma maison … et les soucis qui vont avec ! Je suis fatiguée, mais reposée dans la tête. Exactement ce que je voulais ! Encore un moment triste, mais plein d’espoirs pour l’avenir, sûrs de se recroiser !

Le trajet retour s’est fait sans encombre. Tellement, que nous n’avons même pas eu 5 minutes pour manger durant tout le trajet, afin de passer la frontière avant sa fermeture (pari réussi !). Le passage à la frontière fut un peu compliqué (étant la seule ressortissante d’aucun des deux pays, il me fallait un tampon de plus que les autres, ce qui m’a valu de traverser en vitesse la frontière dans le sens inverse pour obtenir le tampon me permettant de passer le contrôle burkinabé). On a failli ne pas m’attendre, tout le bus stationné pour moi toute seule du côté burkinabé et les douaniers attendant mon retour. Heureusement que les employés me trouvaient sympa, sinon je finissais à pieds ! :D

Nous sommes arrivés à la gare à 23h30,
Juste le temps de rentrer me coucher et de me reposer convenablement avant de reprendre le travail sur les chapeaux de roue. Mais ce fut nécessaire !

Encore merci à vous, togolais, et à très bientôt !



Thursday, October 23, 2014

En route pour Lomé, Togo ... Un voyage haut en couleurs!

Départ pour le Togo, vroum !

Me voilà décidée, au dernier moment, trois jours avant le départ, je décide de faire mon visa et de partir à Lomé pour une semaine et demie.
John, un slameur invité sur le festival auquel je participe avec mes élèves est de là-bas et repart lui aussi en direction de chez lui. C’est l’occasion de ne pas voyager seule !

Ouf ! Le visa est fait en deux jours, et je me dépêche d’aller acheter mes billets à la Rakieta (une des compagnies de bus effectuant les trajets Ouaga <> Lomé). 
C’est parti !!! Je fais mon sac à la va-vite, et nous voilà dans le bus à 5h du matin pour un trajet long de 24h.

Le début du trajet se passe bien, même si nous passons 2h coincés à la gare de l’échangeur de l’est à Ouaga… Personne ne sait pourquoi…
Les paysages évoluent en direction de la frontière. Le jaune et le rouge virent au vert, de plus en plus touffu.

Arrivés à la frontière, même pas le temps de payer à manger. Nous tentons le coup, et le bus démarre sans nous. Quelle course ! Heureusement, nos voisins de sièges se sont rendu compte de notre absence et le bus s’arrête dans un dérapage de poussière. Merci !

Après la frontière, nous reprenons la route. Les coupeurs de route sont très fréquents sur cette voie, et il faut éviter de traverser les montagnes la nuit. Arrivés à Mango, petite ville-village près de la frontière, nous nous arrêtons. Il est 14h. 
Lorsqu’on descend, des vendeuses s’approchent de nous, des bassines en métal sur la tête remplies de blocs rouges. 
Qu’est-ce que c’est ? Du fromage ! Miam ! Nous ne nous faisons pas prier avec John pour en payer. Il investit aussi dans des pattes de chèvre (tu achètes seulement les pattes, et tu emmènes ca dans un sac plastique !).

Puis l’attente commence… 15h … 16h… 17h… Le chauffeur et son convoyeur commencent à nous dire qu’il y a un problème dans le moteur et qu’on ne peut pas monter la montagne… Ils essaient de réparer avec les mécanos du village … 18h… 19h… Toujours coincés et la nuit tombe. 
Ils nous disent qu’un bus est en route … de Ouaga ! :-O 20h… Le convoyeur s’enfuit, nous laissant seuls avec le chauffeur. Les esprits s’échauffent. Les voyageurs commencent à s’en prendre à lui. Trop de questions sans réponses. Le chauffeur perd les pédales. Il commence même à nous insulter avant de se calmer à nouveau. 
Certains montent dans des taxis brousse qui passent près de nous. Mais c’est dangereux, les coupeurs de route sont maintenant dans les montagnes, et il vaut mieux éviter de se retrouver dans leurs filets. Quelques jours auparavant, c’est un bus de la Rakieta, justement, qui a été pris pour cible sur la même route à quelques kms de là. Certains s’en sont tiré, mais d’autres, n’ayant rien à leur donner, ont été tués sommairement. Ne prenons pas ce risque. 
Il faut donc se décider à dormir dans le bus en fermant les portes à clefs, et en surveillant les alentours à tour de rôle. Minuit… 1h… 2h… 3h… 4h… 5h… 5h30. 
Le deuxième bus n’est toujours pas là. Je propose à John une autre solution. Faire du stop camions, et tenter de prendre la route par nos propres moyens.

C’est parti ! Les autres nous regardent en souriant, pensant que c’est impossible. En une minute, j’ai levé le pouce et un camion s’est arrêté : après négociations, nous voilà assis derrière le chauffeur et son apprenti sur la banquette, direction Lomé !

Le camion, une aventure humaine. 
Notre périple a été bercé par un nombre d’arrêts incalculables : charger du bois (un semi-remorque entier), charger des sacs de charbon, décharger quelques sacs, charger du coton, charger des ignames (nous aussi on en prend !), faire une pause en mangeant des mangues au bord de la route, décharger à nouveau quelques sacs pour en recharger d’autres. Et de nombreux passagers se sont assis à nos côtés: une vielle dame, une jeune femme et son fils de moins d'un an, des hommes, plusieurs, une petite fille, etc.

C’est le soir vers 22h que nous arrivons enfin à Lomé. La ville est presque endormie. 
Ici, ce ne sont pas des taxis voiture qui sont le plus fréquents, mais des motos, qui prennent des passagers. 
Nous montons chacun derrière quelqu’un et nous enfonçons dans les ruelles de la ville pour se retrouver enfin devant la maison de John, située dans le quartier Agbalépédo. Son appartement est niché tout en haut d’une maison de trois étages, sur une grande terrasse qu’il partage avec une voisine et ses enfants. 
Après un bon repas (de la pâte de maïs préparée par la voisine), nous nous couchons enfin pour une bonne nuit de sommeil bien méritée ! J


Saturday, June 21, 2014

Le chaos du Festily, concours inter-lycées aux deux visages

Je dois écrire. Il faut que j'exprime cette rage partagée avec mes élèves cette nuit du 17 mai 2014.

Je dois tout d'abord vous remettre en contexte: une semaine auparavant, mes élèves sont venus me voir à la fin de mon cours à midi.
"Madame, en fait, y'a un concours interétablissements le 17 et on voulait présenter une pièce de théâtre. Vous pourriez nous aider?"

Waouww!! Je suis comblée!! Mes élèves veulent s'investir au théâtre et c'est à moi qu'ils s'adressent!

Dans le contexte local, c'est tout simplement hallucinant.
Au fin fond de Ouaga, dans un lycée d'enfants bandits, j'ai réussi ... J'ai fait passer un message après 7 mois d'enseignement à leurs côtés. Ces petites victoires sont les plus remarquables.
J'ai traversé des moments de doute, de remise en question où d'autres me disaient de laisser tomber et de les laisser à leur triste sort, mais, je ne ais pas pourquoi, une intuition, j'ai continué à y croire...
Et voilà le résultat! Merci les enfants, merci, merci, merci!

Lorsque je leur avait distribué un cahier à chacun, au mois de décembre, pour qu'ils y laissent libre cours à leur imagination, qu'ils s'y confient par l'écriture ou le dessin, j'avais déjà été surprise. Ces petits bouts d'hommes et de femmes sont incroyablement perspicaces.
Il faut simplement prendre sur soi (parfois beaucoup!) pour arriver à se glisser dans leur quotidien et ainsi comprendre les causes de certains actes.

Ils sont paumés, soumis à des situations, des émotions et des décisions qui sont en temps normal réservées aux adultes. Pas de parents, élevés par des oncles et tantes éloignés ou leurs grands-parents qui les usent aux travaux de la maison (principalement les filles qui méritent moins d'étudier) en ne les nourissant pas assez. Ils sont livrés à eux-mêmes, obligés bien souvent de vendre du zoom-koom (boisson locale à base de farine de petit mil) ou de l'eau au bord de la route. Pas de structure familiale = pas de limite = ils ne rentrent pas dans le cadre scolaire ... C'est un cercle vicieux.

Bref, en ce qui concerne la pièce de théâtre, j'ai bien sûr accepté aussitôt. "Laissez moi le weekend et lundi je vous donne les informations En attendant, constituez un groupe solide de gens motivés.".

Cet après-midi là a été réservé à convaincre deux de mes amis comédiens de l'ATB (Atelier Théâtre Burkinabé): Dorkas et Lamine. Projet accepté, on commence dès le lundi à 17h! Chose dite, chose faite!

Nous voilà donc lundi soir regroupés dans une classe du lycée avec plus de 20 jeunes motivés. Le cocktail de l'inspiration de Lamine, des conseils de Dorkas et de ma connaissance de chacun d'entre eux ajoutés à l'engouement général, et hop! On se lance dans une pièce de 15 minutes sur le thème "Non aux violences faites dans les établissements". Que ce soient les élèves ou nous, cette semaine a impliqué des sacrifices dans des conditions d'entraînement parfois extrêmes. De 17h à plus de 20h, voire 21h chaque soir. Certains d'entre eux se doivent de mentir ou de déserter certaines tâches à la maison pour y venir. Conséquences: frappés jusqu'à n'en plus pouvoir à leur retour le soir, et bien sûr le ventre vide jusqu'au petit matin, car ici, quand c'estl'heure de manger, c'est l'ehure, et après on ne doit plus en parler.

Malgré cela, ils sont tous là au rendez-vous. Nos répétitions se font à la lumière des portables, et Ahmed (un des élèves) monte sur sa moto et la démarre pour nous éclairer de son phare dans les scènes les plus importantes.
Même si on est tous fatigués, on reste coûte que coûte. Après avoir fini à plus de 21h30 le vendredi, veille de la représentation, nous nous retrouvons tant bien que mal à 8h le lendemain matin et y repassons la journée entière dans la poussière de la minuscule cour de récré.

Les enfants se sont cotisés pour payer les condiments et tout ce qu'il faut pour manger à midi (ce qui est compliqué, vues leurs ressources financières!)

Le festival est le soir à 19h au Palais de la Culture (qui n'est pas à côté!) et les enfants, âgés de 12 à 20 ans, s'y rendront seuls, à pieds, en vélo ou en moto (pas du tout risqué n'est-ce-pas?).
On s'y donne rendez-vous peu avant et on s'inscrit ... On sent déjà le bordel et le manque d'organisation: tout le monde bourre à la porte d'entrée des artistes. C'est un brouhaha général, personne ne sait où il doit aller, à qui s'adresser. Les organisateurs, pour la plupart élèves des différents établissements en compétition, sont dépassés. Fatoumata, une de mes élèves, en fait partie. Ils tentent d'organiser un minimum la désorganisation mais c'est peine perdue. 8 établissements compétissant dans plus de 6 disciplines (théâtre, danse traditionnelle, ballet, humour, coupé-décalé ...).

Le ministre de l'éducation, dans toute sa délicatesse, arrive à 21h30, retardant d'autant le début des festivités. Mais ici, impossible de commencer quelle que festivité que ce soit sans LA présence de son excellence le ministre ... Et il le sait!

Les uns sur les autres, littéralement empilés dans de petites salles surchauffées reliées par de minces couloirs à la scène, nous attendons ... Nous attendons ... Nous attendons encore ... "Par quoi ça commence?" "j'sais pas!" "On est quel numéro?" "C'est ballet en 1er ou bien danse traditionnelle?" "C'est quelle école avant nous?" ... sont les questions sans réponses que les élèves, de toutes écoles confondues, se posent sans trouver de réponse auprès des "tee-shirts blancs" -(les membres de l'organisation) toujours plus dépassés.

Et là, c'est la pagaille qui s'installe: des élèves couchés parterre sur des pagnes qui commencent à avoir faim, soif, chaud et sommeil, des spectacles sans queue ni tête qui défilent, et surtout un blocage complet dans le couloir. Impossible d'avancer ni de reculer. Tout le monde est compressé et l'atmosphère devient insoutenable.

Sur la scène, même cinéma, personne ne sait où se placer et les micros mal réglés sifflent des bruits stridants toutes les deux notes. Claire, se faisant passer pour moi de l'autre côté (ça a parfois ses avantages d'être confondues parce qu'on est blanches! :D), court dans tous les sens, entre la cabine son et lumières et les enfants que je lui ai confiés et qui sont tout aussi paumés dans ce chaos sans nom.

19h ... 20h ... 21h ... 22h ... 23h ... 23h30 ... Nos élèves sont toujours à même le sol et les esprits commencent à s'échauffer " Madame, on nous a oubliés" dit l'un "Mais non, ça va aller!" dis-je, absolument pas convaincue de ma réponse!

Là, deux élèves jouant un rôle prépondérant dans la pièce viennent me voir: "Madame, c'est notre mère, elle est très fâchée, elle veut qu'on rentre tout de suite!" (Ce que je comprends bien sûr!) et un autre "mon père veut me frapper si je ne rentre pas maintenant!".

Et nous voilà, Lamine et moi, au téléphone avec chacun un parent, promettant de les ramener dès la fin de la compétition. Nous sommes maintenant responsables de leurs retours ... La situation devient de plus en plus rocambolesque et aucune information de la part des organisateurs...

1h du matin, tout à coup, Fatoumata accourt: "Madame! Les gens s'en vont! Ils ont dit que c'est la fin!". Et là, la voilà qui craque littéralement et se met à crier toute la rage qu'elle a dans le ventre: "Je me suis levée toute la semaine à 4h du matin, j'ai traversé le bas-fond toute seule alors que c'est dangereux, pour répéter le baller et le théâtre. Vous avez vu le temps qu'on a passé à faire ça madame? Et répéter jusqu'à 21h-22h chaque soir! Je me suis fait frapper chaque soir par ma grand-mère parce que je ne suis pas là pour les tâches de maison, mais je n'ai rien dit, parce que ça en valait la peine. Et voilà le résultat?? C'est comme ça qu'on nous remercie? Ca ne va pas se passer comme ça! On va aller se plaindre! On va parler au directeur! C'est un faux concours!".

La déception sur les visages des jeunes fait mal. Beaucoup on subi le même sort qu'elle et y auront droit y compris en rentrant ce soir (sans manger!). Ils ne parlent même plus. Tout ce travail abattu pour rien ...
Finalement, je me ressaisis et leur dis, pleine de rage et d'enthousiasme: "Ne vous inquiétez pas, rassemblez vous ici! Je veux une liste avec chacun de vos noms prénoms et numéros de téléphone! Cette pièce aura lieu, et dans une salle de théâtre où seront invités vos parents! (L'ATB ou le CCB (Centre culturel burkinabé)? On verra!) Il est hors de question que ça n'est pas lieu!" "Oui, madame! Merci".

Christian prête son dos et chacun, dans le noir, allumé d'une torche de portable, note ses informations. C'est le cœur un peu moins lourd qu'ils rentreront à la maison...


Des arrivistes, opportunistes, ayant pour unique but l'appât du gain et voulant s'en mettre plein les poches sans penser que ceux qui endureront leurs caprices seront des enfants, blessés dans leur estime de soi et pris au piège d'une farce monstrueuse. Voilà en gros le bilan scandaleux de cet épisode ...

Maintenant, c'est le moment d'organiser les retours: on fait des groupes avec des grands et des petits allant dans le même coin, et pour ceux auprès desquels nous nous sommes engagés, il faut compter: avec la motos de Parfait et celle de Xavier, on a trois motos et 8 gamins à ramener. C'est parti! A 3 sur la mienne, 4 sur celle de Parfait et 4 chez Xavier, nous voilà prês! Hop! Un arrêt par ci, un arrêt par là, jusqu'à avoir enfin déposé les deux dernières passagères! Ouf! C'est enfin fini!

UNE BIERE! Lessivés, on s’assoit enfin pour siroter une bière bien méritée ... Mon bus pour Lomé part dans exactement ... 3h! Pas le temps de dormir, on repasse vite fait à la maison et on passera toute la nuit assis autour d'une table avant que Xavier et Parfait (déjà presque dans les bras de Morphée) ne me laissent à 5h du matin devant la Rakieta (compagnie de bus) pour l'embarquement ... Ca y est! C'est les vacances! Yeepee! C'est parti!!

Si seulement je savais de quoi notre trajet serait fait ...










Monday, May 5, 2014

A la recherche du bonheur

La question : Que suis-je venue chercher ici ?
Maintenant que je m’installe un peu plus « durablement », la question m’est souvent posée...
Depuis plusieurs jours, je pense à cette question et la tourne et retourne dans ma tête.

Notre génération se cherche comme on dit ici. 
Vacillant entre deux mondes, l’ancien, dans lequel elle est née, et le nouveau dans lequel elle doit se construire (et qu’elle doit d’ailleurs aussi construire !). Chaque génération a ses propres contrariétés, ses propres combats et ses propres incertitudes, et la notre est confrontée à plusieurs éléments qui ont du mal à cohabiter : environnement (Il faut sauver la planète !! Attention au réchauffement climatique !!), crise économique et financière (remise en cause du système bancaire, de l’Etat, du rôle de chaque entité politique), crises identitaires (régionalisme face à la mondialisation : on a peur de se perdre dans une identité mondiale, donc, politique de la tortue, on rentre dans sa coquille au détriment de la découverte de l’autre), mais en même temps besoin de voyager, d’aller ailleurs, de donner aux autres (nous sommes de plus en plus, que cela soit pour quelques semaines, quelques mois, à nous expatrier, ou même à rester en bas de chez nous, et à donner de notre énergie et de notre temps pour donner un coup de main). A tout cela, et bien d’autres choses encore, internet qui a réduit considérablement les distances dans nos communications, même si il a remis en cause la valeur de chaque être et des liens qui peuvent nous unir, nous offrant le moyen d’échanger et de partager à distance, tout en rendant les relations plus superficielles que ce qu’elles n’étaient auparavant.

Je ne me sens pas vraiment enracinée où que ce soit, comme une plante qui est née dans un pot et qui change de maison et de propriétaire sans savoir où ses racines se planteront enfin dans la terre ferme.
J’ai récolté un peu de terre grâce à toutes les rencontres, toutes les découvertes, toutes les difficultés que j’ai surmonté durant ma modeste existence, et c’est ici que j’ai décidé de tenter de me planter dans la terre, même si cela ne signifie pas que je ne pourrais pas rempoter mes bagages et repartir ailleurs un de ces jours.

Ici, la terre est aride, la chaleur tape sur nos têtes, l’eau et l’électricité manquent, mais je m’abreuve des gens et du potentiel qu’ils ont en eux mais qu’ils ne peuvent pas toujours exprimer. Ils vivent de leurs rêves et ne cessent JAMAIS de les poursuivre, luttant chaque jour pour les atteindre, et ne les perdant pas de vue malgré tout ce que la vie peut mettre sur leurs chemins. Ce n’est pas parce que je n’ai pas réussi à obtenir ce que je voulais aujourd’hui que je n’y arriverai pas demain !
Un projet comme le projet Koorongo (lien ici), par exemple, je n’aurais sûrement pas réussi à le mettre en place, ou même pensé que ce n’est pas idiot ou hors de ma portée,  si je n’avais pas été ici. Je me souviens du jour où l’idée m’est venue, au mois de novembre, assise dans un maquis autour de bières Brakina, avec Nadège, mon amie burkinabé, et deux de ses amis. « J’ai une idée !! Je vais créer une bibliothèque dans le quartier ! »... Et là, engouement général :  « Trop bonne idée, tu as raison ! Ce serait génial que tu fasses ça pour le quartier, pour nos voisins ! ». Et Blam ! Me voilà en train de commencer à y réfléchir, toujours soutenue et encouragée par mon entourage (local, mais aussi familial et amical, ne l’oublions pas !).

Aujourd’hui, j’en suis à poster mon projet sur Ulule, et à aller à Koudougou, à  kilomètres de Ouaga, pour chercher un container où m’attendent 200 livres. Je n’en suis qu’aux prémices, mais je suis déjà tellement étonnée d’avoir réussi, grâce à la solidarité des gens, à l’enthousiasme de chacun. Mon frère, Florentin, en est à démarcher pour moi en France, de grouiller pour me venir en aide, mon père rassemble des livres et les descend à Marseille pour qu’ils soient chargés dans un container, mes amis européens me donnent de quoi lancer tout ça financièrement, mes amis d’ici me demandent où j’en suis, me donnent des idées, me remontent le moral et me disent de respirer quand j’hésite.

C’est dans ce genre de situation, que l’on voit qu’avec peu, rien dans les poches, on peut réaliser, ou en tout cas, tenter de réaliser nos rêves. Voilà ce que chacun ici fait au quotidien, avec la force et les moyens dont il dispose, quitte à retomber pour remonter à nouveau.

Certains n’y arriveront pas, mais d’avoir poursuivi leurs rêves leur suffit. Et c’est là que je me retrouve aussi, « qui ne tente rien n’a rien » est ma devise depuis longtemps maintenant, et je la retrouve dans cette philosophie de vie. En plus, certains partagent mon rêve avec moi, le soutienne simplement parce qu’ils m’apprécient, m’aiment, sans en connaître tous les détails. Ils croient en moi ! Cette phrase est très importante, car c’est aussi ce que je recherche, dans ma quête du bonheur : croire en moi, c’est me rendre heureuse, car cela amène plusieurs concepts : confiance et amitié en étant les piliers.

Ceux qui viennent ici me voir, ou visiter des amis expatriés suivant ma philosophie, sont souvent « choqués » par le fait que je puisse apprécier d’être ici : 
« C’est un bidonville géant ! », « Tu côtoies la misère chaque jour, regarde ici, regarde là bas ! », « Tu vies sans confort, sans même ni eau, ni électricité quand les coupures se font fréquentes ! », « Les gens n’arrivent pas à construire dans le temps, ici, mais tu continues à croire en eux ? », « Ici, la mort se vit au quotidien, tu n’as pas peur ? » etc.

A ces personnes, que je respecte et que je comprends, qui se trouvent projetées dans ce monde parce qu’elles viennent nous y voir, pour nous, je réponds que je ne comprends pas non plus le fait de rester en occident pour y vivre des problèmes superficiels, pour se fâcher dès qu’un piéton traverse au rouge ou que les trains sont en grève. A rentrer le soir à la maison, sans avoir rencontré ses voisins après plusieurs années au même endroit, pour s’asseoir devant la télé et y passer la nuit, enfermé dans son confort individuel, avant de recommencer métro, boulot, dodo. Tout le monde n’est pas comme cela, bien heureusement, mais je n’arrive pas à m’adapter à ca, j’ai besoin de contact humain, de partage et d’entraide, sans avoir à expliquer ce que signifie ces termes. J’ai besoin de simplicité, non pas forcément en termes de simplicité matériel (machines, infrastructures ...), mais simplicité humaine. Même si les relations humaines ne sont jamais simples, qu’il y a toujours de l’imprécis, du mystère, hormis certaines traditions encore floues pour moi, je trouve ici que l’on ne va pas compliquer le simple, et on va tenter de simplifier le compliqué. (Ca va, je ne vous perds pas au fin fond de mes pensées ? ;-) )

Bref, le bonheur peut être éphémère, mais pour le moment je me contente de ce que j’en trouve ici.


Tuesday, April 8, 2014

Petites anecdotes de professeur

Ça y’est ! Me revoilà face à ma plume électronique pour vous raconter mes dernières aventures après plus d’un mois et demi sans connexion... Eh oui ! Monsieur Ordinateur a décidé de griller pour me montrer que d’endurer 1 an de chaleur et de poussière burkinabè, et bien ca suffit ! Heureusement que je suis bien entourée et qu’ici, tout est possible ! Merci Parfait !

Aujourd’hui, je donne une rédaction en classe aux élèves de 5ème et CAP1 :

Writting test : Write 10 questions you would ask to your favorite star (soccer player, singer, musician, comedian, etc.). Je demande aux élèves de me traduire la consigne, et, arrivés au terme “musician”, un élève, à fond, lève la main: “madame, madame!! Moi, moi !! C’est « mécanicien » !! ». Fou rire général, je ne peux m’empêcher non plus : « bien, Ismaël ! Ta star préférée est donc un mécanicien ? Pas de problème, ecris-lui donc 10 questions ! ».

Rachid et Amza, deux jumeaux dans ma classe de 6ème, se disputent à longueur de temps. Un jour, c’est l’apocalypse. Ils en viennent aux mains au début de mon cours. D’autres élèves en profitent pour eux-même perturber le début de mon cours. J’entre dans la classe, et, impatiente aujourd’hui et n’ayant pas envie de faire la bagarre, je sors mon cahier et distribue les moins, tout en séparant les deux loustiques. Un silence total règne enfin. Là, pendant que j’écris au tableau, un bruit assourdissant réveille toute la classe : Amza, que j’ai mis au fond et qui ne peut s’arrêter de gesticuler dans tous les sens, s’est retrouvé enseveli sous les tables et les chaises qui étaient empilées dans le fond de la classe. Il a tellement peur de ma réaction, qu’il fait comme si de rien était, sous 4 tables et 10 chaises. Un spectacle ! J’ordonne aux autres de le sortir de là, et finalement, on arrive tant bien que mal à le faire sortir. Il se souviendra de ce jour !

Classe de 5ème. Le calme règne enfin, malgré le bruit de la circulation sur la voie rouge sur laquelle donne ma classe (qui, bien sûr, n’a pas de vitres !) et le vacarme ambiant des autres classes et de la cour à travers la porte en ferraille (cassée) qui relie la salle au reste de l’établissement. D’un coup, une de mes élèves les plus calmes, Faouzia, se jète littéralement sur Evrad, un élève des plus turbulents et insolents. Elle hurle à faire trembler les murs et l’autre peine à se défendre. J’interviens donc, me mets au milieu (prends quelques coups par la même occasion) et lorsque tout se calme, je demande à Faouzia, en larmes, qui a fini par mordre l’intéressé, ce qu’il s’est passé. « Il m’a frappée parce que j’ai fait tomber mon stylo ! » me dit-elle. Je me tourne vers Evrad qui dit : « Ben oui, Madame, elle ne doit pas faire tomber son stylo, donc je la corrige ! » ... Mmmmm ... Il reste beaucoup de boulot !

Quelques réponses en vrac à mes questions de français en 6ème et AP:
« L'obscurité c’est quelqu’un d'obstiné. »
« Un philosophe c’est quelqu'un qui raconte des histoires qui ne sont pas vraies et qui ne croit pas en la religion. »
« Un aviateur c’est un dessinateur. » (Logique, on fait Le Petit Prince !)

Après la lecture d’un texte, lorsqu’ils demandent le vocabulaire : « Mozart, c'est une marque de vêtements madame? »

A ma question, qu’est-ce-que la politique ? :
« La politique c’est des gens qui parlent pour se faire élire. Ils essaient de convaincre les gens pour gagner. »
« C’est des gens qui se réunissent. »
« La politique c'est l'argent. »

Je demande : « C'est quoi un fauve? » Christian répond : «Un marigouya! »
« Une cravate c’est un truc pour se rendre beau pour aller travailler au bureau. » « Non ! Une cravate c’est pour aller au mariage ou aux funérailles ! »

Et j’en passe et des meilleures ! Il me faudrait tenir un carnet quotidien pour noter tout ce qu’il se passe ... Un spectacle quotidien ! Malheureusement le temps me manque et je regrette de ne pouvoir le faire mieux que cela.

Bref, voilà déjà deux trimestres que j’enseigne en tant que professeur vacataire au même titre que les professeurs burkinabè. Il est très difficile de faire un retour sur soi lorsqu’on vit un quotidien et qu’on y prend de nouveaux repères, de nouvelles habitudes. Il faut à chaque fois tenter de prendre des distances pour analyser et se rendre compte de ses particularités et de tout ce qu’il y a à en dire.

Être professeur n’est jamais de tout repos, et lorsque des questions d’interculturalité entrent en compte, cela n’arrange pas l’affaire ! Une chose frappante est le rapport à l’autorité qu’il y a entre les plus jeunes et les professeurs. Comme je le raconte dans l’un de mes articles précédents, le rapport aux plus vieux, aux « coro » (grands frères) et aux « nikiéma » (vieux) est très différent de chez nous. Ici, il est normal qu’un « petit » aille payer les cigarettes, les sachets d’eau, ou fasse des courses pour les plus grands, qu’ils soient de la famille ou qu’ils soient des inconnus. Il est très difficile pour nous, occidentaux, de se prêter au jeu et d’envoyer les petits faire nos courses. Ils ne doivent rien dire et exécuter, par respect pour le plus âgé, en espérant secrètement devenir grand un jour et bénéficier des mêmes avantages. La parole des vieux est elle aussi toujours celle qui primera sur toutes les autres. C’est une très bonne chose, sauf lorsque le vieux raconte des bêtises que les autres commettront par respect.  Le rapport entre professeurs et élèves est le même, sauf ... lorsque l’enseignante est une femme... 
Ce n’est pas quelque chose de dit, mais après plusieurs mois d’enseignement, je suis frappée par cela. Déjà, les élèves ont tendance à nous appeler « Monsieur » par habitude de n’avoir que des professeurs masculins, et ce, même après 6 mois ! 
Ensuite, au niveau de la discipline en classe, le travail pour se faire respecter et avoir la paix est beaucoup plus long et difficile pour une femme que pour un homme, principalement (de mon analyse), par rapport à sa place dans la société. La femme est celle qui reste à la maison dès qu’un enfant vient au monde (même si les mentalités changent doucement), et celle qui se doit coûte que coûte respecter son mari, l’Homme de la maison, quitte à ne pas donner son avis et se taire. Les enfants assistent quotidiennement à ce type de relations et de comportements et ont donc (surtout les garçons), une approche de la femme différente de celle des hommes : on peut se permettre plus, voire reproduire ce que papa fait à la maison ! Le chemin pour obtenir les mêmes résultats que nos collègues masculins est donc davantage plus long, mais cela donne aussi la niak et l’envie de se surpasser.

Il m’a fallu aussi beaucoup de temps pour arriver à me caler sur le profil de mes élèves d’un point de vue culturel au travers de mes cours. Au début, on pense que certaines choses coulent de source, mais au fil des cours et des questions, on se rend compte du fossé culturel qui nous sépare. Expliquer du vocabulaire de base, des expressions usuelles chez nous qui sont totalement inconnues ici, utiliser leur vocabulaire et leur contexte pour leur expliquer les choses. C’est un exercice nécessitant beaucoup de ressources pour ne pas perdre le fil, et surtout beaucoup d’écoute pour apprendre et ne pas refaire le mêmes erreurs si l’on en commet. 
Tout le monde devient donc élève, moi comme eux. C’est une expérience fascinante et incroyablement enrichissante, qui pousse et repousse et repousse plus encore mes limites, remettant chaque fois mes acquis en question et mes compétences à l’épreuve.


Suite au prochain épisode, promis dans peu de temps ! (je poste maintenant, de peur que la Sonabel ne coupe à nouveau le courant et m’empêche de donner des nouvelles !)


A très vite, et « Vous sortez si vous n’avez pas de tenue ! »

Friday, January 17, 2014

Noël et Nouvel An burkinabé, les fêtes au pays des hommes intègres

Un petit petit article pour vous raconter un Noël et un Réveillon 2013 au Burkina.


Premier élément : il fait chaud ! Eheheh ! Un Noël sous la chaleur (même si les nuits sont fraîches), c’est tout de suite un Nöel pas comme les autres pour une occidentale. 
Sinon, ici, le 24 n’est pas le jour le plus important. C’est essentiellement le 25, voire le 26. Nous avions tout de même organisé un petit barbecue accompagné de crêpes (oui oui ! on a dégoté de la farine, des œufs, du lait et une poêle !), et de crumbles aux bananes cuits à la poêle, car ici les fours sont réservés à une certaine catégorie de la population. 

Alice, la nouvelle stagiaire, avait même ramené du Pastis de Marseille dans ses bagages, que nous avons siroté pendant la préparation du repas. Un super festin, accompagné d’alocos ( sortes de bananes frites comme les frites) et de frites avec un bon morceau de boeuf, du poisson et des crudités. De quoi bien se remplir la panse !

Le lendemain, 25 décembre, c’est le jour où l’on fait le tour des familles et des amis. Une longue balade gustative à travers toute la ville : j’ai dû faire pas loin de 8 cours où à chaque fois, nous avions droit à boire et à manger. Il faut tenir le rythme, et c’est pas si facile !
Le soir, ca continue ! Nous sommes sortis boire des Brakinas (bière locale), puis nous sommes allés ennuyé Seni, qui travaille toute la nuit dans un casino, pour rentrer enfin à la maison aux alentours de 4h du matin. Quelle épopée !

Et attention, il ne reste ensuite que 5/6 jours pour récupérer de l’espace stomacal avant de recommencer cette danse des plats. Ce n’est pas si éloigné de chez nous au final ! Pas de chocolats, de boules de neige ou de foie gras, mais du riz, des alocos, frites, crudités, du poisson, de la viande (boeuf, mouton ou poulet), du maïs soufflé (salé) et des gâteaux frits (petites boules de pâte sucrées qui sont plongées dans l’huile) qui ne se trouvent qu’à cette période.

Ces moments sont vraiment des instants de partage. La famille t’ouvre sa porte et t’offre à manger, chacun prenant le temps de s’arrêter un instant pour échanger. On se sent toujours à l’aise. Jamais de mises à l’écart, de regards biaiseux. 

Est-ce parce que je commence à m’acculturer au point de ne plus le remarquer ? En tout cas, je me sens comme à la maison, pourtant physiquement si loin.

Passer les fêtes loin des siens n’est pas toujours facile, on aimerait qu’ils soient là. Mais ici, ces moments n’ont pas amené la nostalgie qu’ils pourraient entraîner. Je me suis simplement sentie entourée, choyée, écoutée, dans chaque cour que j’ai pu visiter.

Nous avons fini dans la « grande famille » (c’est-à-dire la cour où vit la plus grande partie de la famille) de Nadège, ma meilleure amie burkinabé, à papoter gaiement sur des tabourets autour d’un plat de friandises (ces petits gâteaux et le maïs soufflé).

Le Nouvel An est aussi un moment très festif ! Le 31 au soir, les amis sortent ensemble pour aller boire et manger, et le 1er est réservé à la famille et au tour (à nouveau) des différentes cours.
Pour le 31, la soirée s’est déroulée chez des amis de Paspanga (un quartier de Ouaga) qui ont transformé leur cour en piste de danse (le salon d’une des maisons) et en lieu de réception : des canapés et des chaises ainsi que toutes les tables des voisins et des caisses de Brakina formaient des coins où chaque groupe d’ami pouvait s’asseoir et discuter tranquillement au son de la musique reggae, traditionnelle ou encore coupé-décalée.
A l’heure dite, nous avons pris la moto avec Nadège et Alice pour aller faire la surprise à Seni (qui, vous le comprendrez, représente beaucoup pour moi ;-) )et Urbain qui travaillaient une fois de plus ce jour là.
Bonne Année !! Que 2014 soit meilleure que 2013, tout le meilleur, santé, prospérité et bonheur. Que du positif, sauf le virus du Sida ! (Oui, oui, c’est comme ça qu’ils le disent !)

Le lendemain, journée à moto, entourés des amis burkinabé pour faire le tour de la ville à nouveau. Pas moins de 6/8 cours. Nous sommes même passés chez le maire de Ouagadougou ! (chut !)
C’est à 10 motos que nous nous déplacions, faisant remuer la poussière, klaxonnant et riant. 
Un super bon moment entre potes qui fait oublier tous les soucis et rappelle pourquoi nous sommes ensemble, tous, ici et maintenant. On verra de quoi demain est fait, mais aujourd’hui, mangeons ! buvons ! rions ! jouons !

Après tous ces moments partagés, toutes les expériences que ce pays m’a offert, toutes ces personnes inoubliables qui ont traversé mon chemin, je ne peux que m’y sentir de plus en plus « chez moi ». Je reste citoyenne du monde, fidèle voyageuse, mais ne refuse pas de poser mes valises ici pour plus longtemps que prévu, quitte à voyager depuis Ouaga plutôt qu’un autre aéroport dans le monde. 

On ne sait jamais ce que la vie nous réserve, mais je suis très heureuse de commencer cette nouvelle année ici, intégrée dans une culture qui garde toujours une place pour l’étranger, pour la découverte, vers l’Autre, qu’il soit effrayant, attirant, étrange ou tout simplement vu comme un être humain comme les autres.

Il ne faut pas oublier : dans un pays où le niveau de vie reste l’un des plus bas au monde, même si chacun cherche à survivre, la compassion, le partage et l’ouverture continuent d’avoir leur place, même si le capitalisme, venu d’Asie ou d’Europe, tente de les effacer.

Cette année a été pour moi l’une des plus éprouvantes mais aussi des plus enrichissantes de ma vie. Et tout cela dans la chaleur, climatique et humaine, la lumière, d’esprit et solaire, et la couleur, rouge des pistes ou verte des manguiers du Burkina Faso. Merci à ce pays et tous les gens que j’y ai rencontré pour ce que vous m’avez aidé à traverser, à découvrir, à affronter cette année. 
On se voit en 2014 !